Le prix de la grâce

La grâce bon marché est la prédication du pardon sans exiger la repentance, le baptême sans discipline de l’église, la communion sans confession. La grâce bon marché est la grâce sans besoin d’être disciple, la grâce sans la croix, la grâce sans Jésus-Christ.

La grâce coûteux nous confronte comme un appel gracieux à suivre Jésus, elle s’agit comme un mot de pardon à l’esprit brisé et le cœur contrit. Elle est coûteuse car elle oblige un homme à se soumettre au joug de Christ et de le suivre ; elle est grâce parce que Jésus dit : «Mon joug est doux, et mon fardeau léger.»

-Dietrich Bonhoeffer

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La séduction des richesses

O mon fidèle lecteur, réfléchissez à ceci. Aussi longtemps que le monde distribue de telles maisons splendides et de gros revenus à leurs prédicateurs, les faux prophètes et les séducteurs seront là en masse.

-Menno Simons

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L’entrée de tes paroles illumine

[Pendant beaucoup d’années l’église catholique romaine au Québec interdisait la possession de la Bible par ses membres. C’était à peu près d’il y a 175 ans que des missionnaires suisses et autres commençaient à parcourir les rangs de la province pour vendre les Bibles et parler de la voie du salut. L’histoire raconté ci-dessous remonte de ce temps-là.]

Zéphirin Patenaude, dans une de ses courses de colportage dans la paroisse de St-D., c’était en février à la fin d’une journée de travail, commença à s’enquérir d’un endroit où il pourrait passer la nuit ; partout il rencontrait un accueil glacé et recevait un refus. Enfin, il frappe à une porte et demande une place au coin du feu, n’osant pas solliciter un plus grand faveur; on la lui accorde. Les quatre hommes présents, connaissant qu’il était, commencèrent de parler de religion. On peut s’imaginer ses craintes, s’attendant à être mis à la porte.

D’un autre côté, sa conscience parlait, un instant il éleva son âme vers Dieu et trouva le courage de rendre son témoignage; puis il osa demander un gîte pour la nuit. L’un des hommes lui dit : «Je m’en vais chez moi dans un instant, venez avec moi, je puis vous loger.» Il lui offrit un bon souper, une bonne chambre et un excellent déjeuner.

Comme M. Patenaude le remerciait pour son hospitalité, son hôte lui dit : «Il faut que je vous dise pourquoi je vous ai traité de la sorte; il y a deux semaines, j’eus un singulier rêve, à deux heures de la nuit; je rêvais qu’un homme frappait à ma porte ; elle s’ouvrit, il entra, sortit de sa poche un petit livre et lorsqu’il l’eut ouvert, la maison fut rempli de lumière. Je fus si frappé que je n’ai pas dormi le reste de la nuit. En vous voyant entrer chez mon voisin, je vous ai reconnu pour l’homme que j’avais vu dans mon rêve. Voilà pourquoi je tenais à causer avec vous et à vous entendre.»

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La première résurrection

(Extrait d’un article écrit par Menno Simons dans l’an 1536.)

Réveille-toi, toi qui dors, relève-toi d’entre les morts, et Christ t’éclairera. Éphésiens 5.14. L’Écriture rend témoignage à deux manières de résurrection : à savoir, corporellement au dernier jour, touchant la mort du corps et spirituellement touchant la mort du péché pour vivre en nouveauté de vie selon Dieu et la conscience.

Or comment l’homme doit être mortifié, réveillé et spirituellement ressuscité du corps de péché, l’Écriture Sainte le nous montre en plusieurs lieux. Même Saint Paul nous admoneste ainsi, disant : Dépouillez-vous, eu égard à votre vie passée, du vieil homme qui se corrompt par les convoitises trompeuses, à être renouvelés dans l’esprit de votre intelligence, et revêtez l’homme nouveau, créé selon Dieu dans une justice et un sainteté qui produit la vérité. Éphésiens 4.22-24. Aussi : Faites donc mourir les membres qui sont sur la terre, l’impudicité, l’impureté, les passions, les mauvais désirs, et la cupidité, qui est une idolâtrie. Ne mentez pas les uns aux autres, vous étant dépouillés du vieil homme et de ses œuvres, et ayant revêtu l’homme nouveau, qui se renouvelle, dans la connaissance, selon l’image de celui qui l’a créé. Colossiens 3.5,9-10,

Ainsi qu’une personne malade souffre peine et tourment en son corps et finalement la mort, qui est amère et pesant à la chair, avant de ressusciter corporellement, pareillement nul ne peut ressusciter spirituellement de la mort du péché s’il n’a pas premièrement ressenti la charge et le douleur du péché, qui est la vraie repentance, et s’il n’est pas finalement mort au péché, le faisant mourir et l’ensevelissant.

Il faut donc mes chers et bien-aimés, que nous soyons morts au péché, morts avec Christ, pour être vivifié avec lui. Car nul ne peut réjouir avec Christ s’il ne souffre pas premièrement avec lui. Cette résurrection spirituelle se montre en la personne régénérée et née de nouveau par un recherche du sainteté, sans lequel nul ne verra le Seigneur.

Ceci est donc la première résurrection. Car si nous sommes ensevelis avec lui à la conformité à sa mort, à savoir par la mortification du péché et de la nature terrestre d’Adam avec tous ses fruits mauvaises, concupiscences et désirs, nous serons aussi ressuscites à la conformité de sa résurrection, sachant que notre vieil homme a été crucifié avec lui, à ce que le corps du péché fut détruit, afin que nous ne servions plus le péché, et que nous tenions le vrai Sabbat en Christ, cessant nos œuvres charnels.

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le Père Martin, conclusion

Les heures succédaient aux heures, les passants aux passants. Le petit poêle ronflait toujours, et Martin, dans son fauteuil, regardait encore dans la rue.

Le Maître ne paraissait pas.

Il avait bien vu passer un jeune prêtre aux cheveux blonds, aux yeux bleus, justement comme on représente le Christ dans les tableaux d’église. Mais en passant auprès de son échoppe, le prêtre avait murmuré : mea culpa. Évidemment, le Christ ne serait point accusé lui-même. Ce ne pouvait être Lui.

Les jeunes gens, les vieillards, les marins, les ouvriers, les ménagères, les grandes dames, tout ce monde passa devant lui. Bien des mendiants supplièrent le brave homme, son bon regard semblait leur promettre quelque chose. Ils ne furent point déçus.

Cependant, le Maître ne paraissait pas.

Ses yeux étaient fatigues, son cœur commençait à défaillir. Les jours passent vite en décembre. Déjà l’ombre s’allongeait sur la place, déjà l’allumeur de réverbères paraissait au loin ; déjà les fenêtres d’en face commençaient à briller joyeusement, et la fumet de la dinde rôtie, le mets traditionnel des Marseillais s’élevait de toutes les cuisines.

Et le Maître ne paraissait pas.

Enfin la nuit vint, accompagnée de brouillard. Il était désormais inutile de se tenir près de la fenêtre ; les passants, devenus rares, s’éloignaient dans la brume sans qu’on pût les dévisager. Le vieillard s’approcha tristement de son poèle et se mit à preparer son modeste souper.

— C’était un rêve, murmura-t-il. Pourtant je l’avais bien espéré.

Son repas achevé, il ouvrit son livre et voulut se mettre à lire. Mais sa tristesse l’empêcha.

«Il n’est pas venu !» répétait-il sans cesse.

Tout à coup la chambre s’éclaira d’une lumière surnaturelle, et, sans que la porte se fut ouverte, l’étroite échoppe se trouva pleine de monde. Le balayeur de rues était là, la jeune femme avec son enfant était là, et chacun disait au vieillard :

«Ne m’as-tu pas vu ?»

Derrière eux venaient les mendiants à qui il avait fait l’aumône, les voisins à qui il avait dit une bonne parole, les enfants à qui il avait adressé un bon sourire, et chacun lui disait à son tour :

«Ne m’as-tu pas vu ?»

— Mais qui êtes-vous donc ? cria le cordonnier à tous ces phantômes.

Alors le petit enfant aux bras de la jeune femme se pencha sur la livre du vieillard et de son doit rose lui montra ce passage à l’endroit même ou il l’avait ouvert :

«J’ai eu faim et vous m’avez donné à manger, j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire, j’étais étranger et vous m’avez recueilli… Toutes les fois que vous avez fait ces choses à l’un de ces petits, vous me les avez faites à moi-même

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le Père Martin et la jeune femme

Quelques ivrognes attardés passèrent, mais le vieux cordonnier ne les regarda seulement pas. Puis arrivèrent les marchandes avec leurs petites charrettes. Il les connaissait trop bien pour faire grande attention à elles.

Mais, au bout d’un heure ou deux, ses regards furent attires par une jeune femme, misérablement vêtue, portant un enfant dans ses bras. Elle était si pâle, si décharnée, que le cœur du vieillard s’émut. Peut-être cela le fait penser à sa fille. Il ouvrit la porte et l’appella.

— Hé ! dites donc !

La pauvre femme entendit cet appel et se retourna, surprise. Elle vit le Père Martin qui lui faisait signe d’approcher.

— Vous n’avez pas l’air bien portante, ma belle. («ma belle» est la locution la plus fréquemment employée dans le vieux Marseille. Elle s’applique indistinctement aux poissardes de la halle Vivaux, aux blanchisseuses du lavoir public et à toutes les femmes jeunes ou vieilles, riches ou pauvres, qui ont affaire dans ces quarters-là.)

— Je vais à l’hôpital, répondit la jeune femme. J’espère bien qu’on m’y recevra avec mon enfant. Mon mari est sur la mer et voilà trois mois que je l’attends.

«Comme j’attends mon fils» pensa le cordonnier.

— Il ne revient pas, et cependant je n’ai plus le sou et je suis malade. Il faut bien que j’aille à l’hôpital !

— Pauvre femme ! dit le vieillard attendri. Vous mangerez bien un morceau de pain en vous réchauffant. – Non ?

— Au moins une tasse de lait pour le petit. Tenez, voilà justement le mien, que je n’ai pas encore touché. Chauffer-vous et laissez-moi le marmot. J’en ai eu, moi, dans le temps ; je sais comment ça se manipule. Il a une crâne mine, le vôtre. Quoi ! Vous ne lui avez point mis de souliers ?

— Je n’en ai point, soupira la pauvre femme.

— Attendez donc. J’en ai une paire, là, qui va faire l’affaire.

Et le vieil ouvrier, au milieu des protestations et des remerciements de la mère, alla cherchez les souliers qu’il avait regardés la veille et les mit aux pieds de l’enfant. Ils lui allaient admirablement.

Martin étouffa un soupir cependant, en se séparant de son chef-d’œuvre, de ce qu’il avait fait de mieux en sa vie.

«Bah ! se dit-il. Je n’en ai plus besoin pour personne, maintenant.» Et il revint auprès de la fenêtre. Il se mit à regarder d’une façon si anxieuse que la femme en fut surprise.

— Qu’est-ce que vous regardez là ? interrogea-t-elle.

— J’attends mon Maître, répondit Martin.

La jeune femme ne comprit pas ou ne se soucia pas de comprendre.

— Connaissez-vous le Seigneur Jésus ? lui demanda-t-il.

— Certainement, répondit-elle en faisant la signe de la croix. Il n’y a pas si long temps que j’ai apprise mon catéchisme.

— C’est lui que j’attends, reprint le vieillard.

— Et vous croyez qu’il va passer par là ?

— Il me l’a dit.

— Pas possible ! Oh ! que j’ainerais rester avec vous, pour le voir moi aussi, si c’est vrai… Mais vous devez vous tromper. Et puis, il faut que je m’en aille pour être reçu à l’hôpital.

— Savez-vous lire ? dit le cordonnier.

— Oui.

— Eh bien. Prenez ce petit livre, reprit-il en lui mettant dans les mains un fragment de l’Évangile. Lisez-le attentivement, et ce ne sera pas tout à fait comme si vous le voyiez, mais ce sera presque la même chose, et peut-être le verrez-vous plus tard.

La jeune femme prit le livre d’un air de doute, s’éloigna en disant merci, et le vieillard reprit son poste auprès de la fenêtre.

— à suivre —

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le Père Martin et le balayeur des rues

Longtemps avant le jour la petite lampe du cordonnier était allumée. Il remit du charbon dans son poèle, qui n’était pas encore éteint, et se mit en devoir de préparer son café. Puis il se hâta de ranger sa chambre, et vint se placer enfin près de la fenêtre, pour guetter les premières lueurs du jour et les premiers passants.

Peu à peu le ciel s’éclaira, et Martin ne tarda pas à voir paraître sur la place le balayeur des rues, le plus matinal de tous les travailleurs. Il ne lui accorda qu’un regard distrait ; il avait, en vérité, autre chose à faire qu’à regarder un balayeur des rues !

Cependant il paraissait faire froid au-dehors, car la vitre se couvrait constamment de buée, et le cantonnier, après avoir donné quelques vigoureux coups de balai, ne tarda pas à éprouver le besoin de se chauffer par un exercice plus énergique, en battant les bras de toutes ses forces et en frappant le sol tantôt d’un pied, tantôt de l’autre.

«Le brave homme, se dit Martin, il a froid, tout de même. C’est fête aujourd’hui… mais non pas pour lui. Si je lui offrais une tasse de café ?»  Et il frappe contre la vitre.

Le balayeur tourna la tête, vit le Père Martin derrière sa fenêtre et s’approcha.

Le cordonnier ouvrit sa porte — «Entrez, dit-il, venez vous réchauffer.»

— C’est pas de refus, merci. Quel temps de chien ! On se croyait en Russie.

— Voulez-vous accepter une tasse de café ? dit le Père Martin.

— Ah ! par exemple, voilà un brave homme ! Avec plaisir, pardi. Vaut mieux tard que jamais pour faire son petit réveillon.

Le cordonnier servit son hôte à la hâte, puis s’empressa de retourner vers la fenêtre et de sonder la rue et la place de tous côtés, pour voir s’il n’était passé personne.

— Qu’est-ce que vous avez à regarder dehors ? lui dit enfin le balayeur.

— J’attends mon Maître, répondit Martin.

— Votre Maître ? vous travaillez donc en magasin ? La belle heure pour voir ses ouvriers ! D’abord c’est fête pour vous aujourd’hui !

— C’est d’un autre Maître que je parle, reprit le vieux cordonnier.

— Ah !

— Un Maître qui peut venir à toute heure et qui m’a promis de venir aujourd’hui. Vous ne savez pas son nom ? C’est Jésus.

— J’ai entendu parler de lui, mais je ne le connais pas. Où demeure-t-il ?

Le Père Martin se mit alors, en quelques mots, à raconter au balayeur de rues l’histoire qu’il aviat lue la veille, en y ajoutant quelques détails. Il se tournait vers la fenêtre tout en parlant.

—Et c’est lui que vous attendez ? dit enfin le cantonnier quand il sut de qui il s’agissait. M’est avis que vous ne le verrez pas comme vous le croyez. Mais c’est égal, vous me l’avez fait voir, à moi. Vous me prêterez votre liver, Monsieur …

— Martin, dit le cordonnier.

— Monsieur Martin, je vous garantis que vous n’aurez pas perdu votre temps ce matin, quoiqu’il fasse à peine jour. Merci et au revoir !

Et le cantonnier s’éloigna, laissant le Père Martin seul de nouveau, le front collé contre la vitre.

— à suivre —

 

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le Père Martin

Vous ne connaissez pas le Père Martin ?  Quoiqu’il ne soit qu’une pauvre cordonnier, il ne loge pas dans une mansarde. Son atelier, son salon, sa chambre à coucher et sa cuisine, sont tous réunis dans une échoppe de bois qui fait l’angle de la place de Lenche et de la rue des Martégales, au centre du vieux quartier de Marseille. C’est là qu’il vit en philosophe, ni trop riche, ni trop pauvre, ressemelant tout le quartier ; car depuis que ses yeux ont vieilli, le bonhomme ne travaille plus dans le neuf.

Si vous ne le connaissez pas, les pescaïres (pécheurs) du quartier Saint-Jean le connaissent bien, et les revendeuses du marché qui est sur la place, et les gamins de l’école communale qui passent comme un essaim devant son porte, lorsque quatre heures sonnent à l’Évêché.

Il leur a cousu des pièces à tous, il sait où le soulier les blesse. Les ménagères n’ont de confiance qu’en lui, pour mettre des talons solides aux chaussures de leurs garnements, qui éculent en quinze jours les souliers les mieux confectionnés.

Le Père Martin, depuis quelque temps, s’est fait la réputation d’être dévot. Non qu’il craigne le mot pour rire, mais depuis qu’il va aux «Conférences», comme on appelle ces réunions où l’on chante des cantiques et où l’on parle du bon Dieu, il est tout changé. Il ne travaille ni moins ni plus mal, au contraire. On ne le voit plus au café des Argonautes, comme autrefois. Il a un gros livre qu’on le voit lire souvent, quand on regarde par le petit vitrage de son échoppe ; il paraît beaucoup plus heureux qu’il ne l’était auparavant.

Il a eu des malheurs le Père Martin, Sa femme est morte il y a plus de vingt ans ; son fils, parti comme matelot à bord du brick Le Phocéen, n’a plus reparu depuis dix ans. Quant à sa fille, il n’en parle jamais ; lorsqu’on lui demande ce qu’elle est devenue, une ombre passe sur son front, il ne répond qu’en secouant la tête.

Aussi, même quand il allait au café, après la journée, faire un piquet avec ses camarades, le vieux cordonnier était-il rarement d’une gaieté parfaite. Maintenant, avons-nous dit, il parait plus heureux ; son gros livre semble en être la cause.

C’est la veille de Noël. Il fait au-dehors un temps froid et humide, mais l’échoppe du Père Martin est claire et bien chauffée.

Il a fini son travail et mangé sa soupe ; son petit poêle ronfle, et lui, assis dans un bon fauteuil de paille, ses besicles sur le nez, se tient près de la table et lit : «Il n’avait pas de place pour eux dans l’hôtellerie» (Luc 2.7).

Ici le lecteur arrête pour réfléchir. «Point de place, dit-il, point de place pour Lui ! »

Il regarde alors sa chambrette, étroite et propre dans sa pauvreté. — «Il y aurait eu de la place pour Lui ici, ajoute-t-il, s’il y était venu ! Quel bonheur de le recevoir ! Je me serais gêné, bien sur, je leur aurais donné toute la place !… Point de place pour Lui ! Oh ! que ne vient-il m’en demander une, à moi…»

«Je suis seul, je n’ai personne à qui penser. Chacun à sa famille et ses amis ; qui se soucie de moi sur la terre ? J’aimerais bien qu’il vint me tenir compagnie !»

«Si c’était aujourd’hui le premier Noël ? Si ce soir le Sauveur devait venir au monde ? S’il choisissait mon échoppe pour y venir ? Comme je le servirais, comme je l’adorerais ! Pourquoi ne se montre-t-il plus aujourd’hui, comme il le faisait autrefois ?»

«Que lui donnerais-je ? La Bible dit bien ce qu’apportèrent les mages : de l’or, de l’encens et de la myrrhe ; je n’ai rien de tout cela ; ils étaient riches ces mages. Mais les bergers, que lui donnèrent-ils ? Cela n’est pas dit. Ils n’eurent peut-être le temps de rien apporter… Ah ! je sais bien, moi, ce que je lui donnerais !»

Et le Père Martin, au milieu de toutes ces pensées plus ou moins incohérentes, se leva, étendit la main vers une étagère où se trouvaient deux mignons petits souliers soigneusement enveloppés, deux souliers de nourrisson.

«Voilà, dit-il, voilà ce que je Lui offrirais… mon chef d’œuvre. C’est la mère qui serait content ! Mais à quoi pensais-je ? reprit-il en souriant. Vraiment, je radote. Est-il possible que je m’imagine des choses pareilles ? Comme si mon Sauveur avait besoin de mon échoppe et de mes souliers !»

Le vieillard s’enfonça dans son fauteuil et continua ses réflexions. La foule devenait de plus en plus nombreuses dans la rue, à mesure que la soirée s’avançait ; des bruits de réveillon commençaient à se faire entendre. Mais le Père Martin ne se bougeait pas. Il est probable qu’il s’était endormi.

— Martin ! dit une voix douce tout près de lui.

— Qui va là ? cria le cordonnier en sursaut. Mais il eut beau se tourner vers la porte, il ne vit personne.

— Martin, tu as désireé me voir, eh bien, regarde dans la rue, demain, depuis l’aurore Jusq’au soir ; tu me verras passer, un moment ou l’autre. Efforce-toi de me reconnaître, car je ne me ferai point connaître à toi.

La voix se tut ; Martin se frotta les yeux. Sa lampe s’était éteinte, le pétrole ayant manqué. Minuit sonnait à toutes les horloges : Noël était venu.

«C’est lui, se dit le vieillard. Il a promis de passer devant mon échoppe. Peut-être était-ce une rêve ? N’importe ! Je l’attendrai. Je ne l’ai jamais vu, mais n’ais-je pas admiré son portrait dans toutes les églises ? Je saurai bien le reconnaître.»

Là-dessus, Martin gagna son lit, et longtemps encore répassèrent dans son esprit les étranges paroles qu’il avait entendues.

— à suivre —

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Ruben Saillens et Léon Tolstoï

[Dans des prochains jours, je voudrais publier dans cet espace un conte de Noël de Ruben Saillens.  Mais premièrement, en guise d’introduction, je vous présente l’information suivant  Cela sert aussi comme preuve que le récit bien connu du cordonnier ne trouve pas son origine du célèbre romancier russe Léon Tolstoï, mais bien du pasteur Baptiste français Ruben Saillens.]

Parmi les récits contenus dans ce recueil, explique Ruben Saillens dans la préface à ses Récits et Allégories (en 1889), il en est un qui, traduit à notre insu en anglais sans nom d’auteur, eut la bonne fortune de tomber sous les yeux de l’illustre romancier russe [Léon Tolstoï]. Il le traduisit dans sa langue avec quelques variantes, et nous ne fûmes pas peu surpris, il y a quelques mois, de trouver notre récit, traduit du russe en français, dans un volume des œuvres de Léon Tolstoï. Nous lui écrivîmes, et voici sa réponse :

Iasnaïa Poliana, octobre 1888

Monsieur,

Je suis vraiment désolé de vous avoir causé de la peine et je vous prie de me pardonner ma faute, qui est bien involontaire, comme vous allez voir :

Il paraît en Russie une feuille mensuelle très peu répandue : le Rabochie c’est-à-dire l’Ouvrier. Un de mes amis me donna le numéro de ce journal dans lequel se trouvait une traduction et une adaptation à la vie russe de votre récit le Père Martin, sans nom d’auteur, en me proposant de proposer ce récit pour en faire un conte populaire. Le récit me plut beaucoup ; je ne fis que changer un peu le style et ajouter quelques scènes et le remis à mon ami pour le publier sous mon nom, comme cela était convenu non seulement pour le Père Martin, mais même pour les récits qui étaient de moi. Pour la seconde édition, l’éditeur me pria de lui accorder le droit de mettre mon nom aux récits qu’il avait reçus de moi. J’y consentis sans penser que parmi ces récits, dont huit étaient de moi, le récit Martin ne l’était pas. Mais comme il avait été refait par moi, l’éditeur y mit mon nom comme aux autres.

Dans l’une des éditions rédigées par moi, je fis ajouter au titre : Là où est l’amour, là est Dieu, la parenthèse : emprunté de l’anglais, l’ami qui m’avait donné le journal m’ayant dit que le récit était d’un auteur anglais. Mais, dans mes œuvres complètes, on a omis la parenthèse et le traducteur a fait la même chose.

C’est ainsi, monsieur, qu’à mon grand regret je me suis rendu coupable envers vous d’un plagiat involontaire, et c’est avec le plus grand plaisir que je constate ici par cette lettre que le récit : Là où est l’amour, là est Dieu n’est qu’une traduction et une adaptation aux mœurs russes de votre admirable récit Martin.

Je vous prie, monsieur, d’excuser ma négligence et de recevoir l’assurance de mes sentiments fraternels.

Léon Tolstoï.

Une décennie plus tard, devant la persistance de l’attribution à Tolstoï de son récit, notamment aux Etats-Unis, Ruben Saillens proteste de nouveau. Léon Tolstoï lui répond une seconde fois (cette lettre est reproduite en fac-similé dans l’ouvrage de Marguerite Wargenau-Saillens, Ruben et Jeanne Saillens, évangélistes, Les Bons Semeurs, Paris, 1947, p.232):

Monsieur,

Comme je vous l’ai écrit, dans toutes les éditions russes qui se font de mes écrits, il est dit que le récit: Là où est l’amour, là est Dieu, est emprunté à une traduction faite du français (et qui n’est autre chose que votre récit : Le Père Martin). Pour ce qui est des traductions qui se font de votre récit en Amérique ou ailleurs, il m’est tout à fait impossible de les contrôler, d’autant plus qu’il y a plus de quinze ans que je me suis dédit de tous mes droits d’auteur pour tous mes ouvrages parus après 1881 en Russie, de même qu’à l’étranger.

Recevez, Monsieur, l’assurance de mes sentiments distingués.

20 mars 1899

Léon Tolstoï.

 

 

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Pierre Valdo et les Vaudois de Briançonnais

[Ceci est la première partie d’un discours faite à la Société d’Histoire et d’Archéologie de Genève le 25 mars 1880 par Alexandre Lombard. Après ces rémarques préliminaires, M. Lombard a décrit les années de persécution des vaudois dans le Briançonnais.]

Personne n’ignore que les opinions les plus diverses ont été émises au sujet de lieu d’origine de l’illustre apôtre du moyen âge, ainsi qu’à l’égard du nom donné à ses disciples. Valdo a-t-il été ainsi désigné en raison de son origine vaudoise, ou le nom de Vaudois vient-il de Valdo? telle est la question difficile qui se pose devant l’histoire. Aussi est-il arrivé que bien des auteurs se sont refuséa à trancher ce problème, combattus qu’ils étaient, en abordant le sujet, entre les assertions des écrivains des Vallées attachés à l’antiquité apostolique de leur Église ainsi qu’à l’antériorité de leur nom, et l’opoinion contradictoire de certains critiques allemands et autres qui ne veulent reconnaître chez les Vaudois des Alpes cottiennes que des disciples de Valdo…

Voici une donnée nouvelle que je vous présenterai sous toute réserve, mais qui me paraît cependant digne d’attention. Je la tiens à M. Gauduel, greffier à la cour de Grenoble. Les connaissances historiques de ce laborieux investigateur, qui a fouillé les archives du Dauphiné… ne sauraient laisser aucun doute sur sa compétence… Cela nous conduira en forme de préambule aux martyrs vaudois du Briançonnais, sur lesquels on n’a eu, jusqu’ici, que peu de détails précis.

Revenant à Valdo, je rapellerai tout d’abord que son prédecesseur, comme prédicateur de l’Évangile et des doctrines anti-romaines dans les vallées de Dauphiné, avait été Pierre de Bruys, dont la tradition place dans une des gorges voisines de Briançon et au pied de Pelvoux. On sait que c’est à ce fugueuex réformateur qu’il a surtout appartenu de préparer avec Henry, dit de Lausanne, le mouvement albigeois.

Cela dit, voici ce que m’écrit M. Gauduel à son sujet:

«L’opinion que vous avez émise et qu’admettent le plupart des auteurs, est que l’origine des Vaudois est bien antérieure à Valdo. Pierre de Vaux, de Valdo, à mon avis, n’aurait été tout d’abord qu’un sectateur de Pierre de Bruys, originaire de Vallouise, localité dénommée au moyen âge tantôt Villepute, tantôt Putainval, situé sur le versant oriental de Pelvoux. Ce Valdo se serait ensuite fixé à Lyon, où il aurait acquis une grande fortune dans le commerce. C’est là que, plus tard, il se serait fait un apôtre ardent de la doctrine de Pierre de Bruys, son compatriote; puis, poursuivi à cause de son prosélytisme, il se serait refugié dans son propre pays pour échapper aux dangers de la persécution. Ce qui fortifierait mon opinion, continue M. Gauduel, c’est que depuis un temps immémorial les habitants du Briançonnais et de l’Oisans émigent chaque année à l’étranger pour y faire de commerce. Bien souvent ils s’y fixent définitivement et y acquièrent par leur esprit de conduite et d’économie de belles positions et de la fortune.»

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